Pr Ahmed Rouadjia: « la difficulté du hirak de se constituer en une force organisée n’autorise pas de parler encore de transition »

Yennayer est sans nul doute, l’un des repères de l’identité algérienne et probablement l’une des fêtes les plus anciennes de l’humanité. En dépit de sa popularité, cet emblème identitaire peine toujours à trouver sa place dans l’inventaire culturel du jeune algérien. Pr Rouadjia, professeur d'histoire contemporaine et moderne, sociologue et directeur du Laboratoire d’Etudes Historique, Sociologique et des Changements Socio-économiques (Université de M’Sila), nous éclaire sur cette problématique qui risque de mettre en péril toute une culture

Crédit photo: DR | Ahmed Rouadjia, professeur d'histoire contemporaine et moderne, sociologue et directeur du Laboratoire d’Etudes Historique, Sociologique

Professeur d’histoire et de sociologie politique, Ahmed Rouadjia a affirmé, dans cet entretien accordé à Interlignes Algérie, que la transition politique « n’a aucun sens » dans la conjoncture actuelle dés lors que l’ancien système est toujours là. L’éminent professeur a également plaidé en faveur d’une représentation nationale du Hirak pour pouvoir élaborer une plate forme revendicative et négocier les modalités de la transition démocratique.

 

Quelle lecture faites-vous du processus politique en cours après le soulèvement populaire du 22 février ?

 

La lecture que j’en fait est que le peuple du Hirak est décidé plus que jamais à en finir avec le système politique actuel et son cortège d’autoritarisme, de corruption, d’injustices flagrantes, de gabegie et d’incurie …Pour la première fois depuis l’indépendance, l’écrasante majorité du peuple algérien s’est soulevée de manière déterminée, résolue, mais pacifique contre cet ordre politique à la fois militarisé ( emprise du militaire sur le civil) et corrompu au point de sacrifier l’honneur, la dignité et l’indépendance de son peuple sur l’autel des intérêts d’une minorité composée de « décideurs » et d’une oligarchie « nationale » dépourvue d’éthique et du sens de l’Etat. Pour la première fois aussi que toutes les composantes sociales insurgées contre cet ordre anachronique regroupent toutes les « ethnies », « régions », et tribus du pays . Les couleurs politiques ou les clivages traditionnels, culturels, linguistiques et religieuses, se sont estompées devant la nécessité ressentie par tous et toutes de l’Union Sacrée face à un régime qui a rendu depuis longtemps le vol, le pillage des richesses de la nation, le viol des lois, l’injustice, quelque chose de licite et de « normal »…

 

Pourquoi, selon vous, le pouvoir s’entête-t-il à imposer ses choix en ignorant les revendications du peuple ?

 

Il n’ignore pas totalement le revendications du peuple soulevé en masse, mais il essaie de gagner le temps pour ne pas les satisfaire ou les satisfaire de manière partielle…Par ailleurs, le commandement se trouve pour la première fois depuis l’indépendance confronté à une crise politique inédite et à laquelle il n’est pas préparé politiquement pour la contenir ou la canaliser : la massification de la révolte, qui n’est plus celle d’un parti, d’une coterie politique, d’une secte, ou d’une région particulière, mais celle de tout un peuple qui dit haut et fort son refus catégorique d’un régime corrompu, et honni de tous…

 

Pensez-vous que l’interférence de l’institution militaire dans la sphère politique est une bonne option ?

 

L’ingérence de l’armée algérienne dans les affaires civiles n’est pas chose nouvelle et remonte aux époques antédiluviennes, pourrit-on dire. Et cette interférence n’est jamais une « bonne option », car une société où le militaire prend le pas sur le civil, elle ne pourra jamais connaître ni pacification des rapports sociaux, ni développement économique et social, ni stabilité institutionnelle, ni justice fondée sur les valeurs universelles  que sont la démocratie, la liberté de l’esprit et de initiatives individuelles et collectives, ni  par conséquent les droits de l’homme et du citoyen…La fronde actuelle du peuple est la résultante directe est inévitable de ces graves déficits dont a souffert l’Algérie depuis l’accession à son indépendance…

 

Est-il nécessaire de passer par l’armée pour négocier une solution politique ?

Bien entendu. Et comme je l’ai dit en multiples occasions, l’armée est l’unique interlocuteur du Hirak, lequel est obligé d’en tenir compte. Croire pouvoir se passer de l’armée pour toute recherche en vue d’une solution politique à la crise qui s’appesantit, c’est faire preuve de manque de clairvoyance…

 

Certaines personnes ont plaidé pour la non-structuration du mouvement populaire et récuse la désignation de ses représentants prétextant que ce n’est pas le moment par crainte de voir le mouvement capté d’une manière ou d’une autre par d’autres personnes ?

 

Je m’inscris en faux contre cette prise de position erronée, et j’ai déjà écrit que ce refus de se structurer et de se doter de leaders et d’instances représentatives du Hirak est une mauvaise stratégie qui ne manquerait pas de faire le jeu des adversaires occultes du Hirak, adversaires qui ont intérêt à ce que ce dernier reste privé d’un « cerveau » et d’un « système nerveux ». Pour des raisons totalement différentes de l’état- major de l’armée qui vient d’exhorter le Hirak à se faire représenter, je plaide, quant à moi,  en faveur d’une représentation nationale du Hirak afin que celle-ci puisse élaborer une plate forme revendicative et négocier les modalités de la transition démocratique avec le pouvoir qui se cramponne encore à son modèle de gestion autoritaire.

Le plus étonnant, c’est que certains hommes de renom, comme le professeur de  droit Madjid Benchikh, rejoignent le refus réitéré du hirak de se doter de structures et de leaders représentatifs. Dans un entretien accordé au quotidien El Watan, le professeur Benchikh  s’exprime à ce propos  dans les termes que voici :

« Il n’y aura pas de représentants ni de structure de ce que l’on appelle le ‘’harak’’ et que j’appelle ‘’Soulèvement populaire’’ parce qu’il est maintenant impossible de plaquer une organisation et des noms sur un mouvement qui a été créé de manière géniale pour répondre avec les moyens dont on dispose aux abus de pouvoir d’un système oppressif. Ceux qui demandent des structures et des chefs sont pour la plupart des personnes qui n’ont pas cherché à analyser et comprendre les conditions d’émergence du Soulèvement populaire. A ceux-là, il faut juste expliquer les raisons de cette situation et leur demander de faire preuve de patience. ». A ceux qui n’ont pas compris ou « cherché à analyser des structures et des chefs… », le respectable professeur de droit nous ne dit pas ni les raisons pour lesquelles il répugne à l’émergence de leaders, de recteurs du Hirak, ni comment négocier avec le pouvoir central la transition démocratique. Benchikh parle de transition, et ce mot il  l’emploie trente deux fois comme si les conditions de la transition démocratique étaient réunies, et que  ses promoteurs, côté hirak, étaient fins prêts à l’imposer à l’autorité militaire, alors qu’il recommande au Hirak de s’abstenir de se doter de chefs !

En lisant les propos du professeur Madjid Benchikh, on est frappé  en effet par les contradictions qu’ils charrient. Tantôt il dit une chose, tantôt son contraire. D’une part, il dénie par exemple au commandement militaire le droit de dire au hirak ce qu’il doit faire, et de l’autre, il demande à ce même commandement de « désigner » les personnes susceptibles de le représenter. Que l’on écoute d’abord pour bien saisir les contradictions qui traversent la pensée de notre professeur de droit :

« Le Commandement militaire qui est aujourd’hui clairement au-devant de la scène, n’est donc pas habilité à reprocher au Soulèvement populaire de n’avoir pas une organisation qui le dirige ». Je propose une lecture tout à fait différente de celle de l’état-major. Le peuple algérien a fait preuve d’une « grande ingéniosité » et d’une grande intelligence pour s’organiser de cette manière en vue de lutter pour sa liberté. » Et un peu plus, il prend exactement le contrepied de ce raisonnement lorsqu’il déclare  «Il appartient maintenant aux tenants du système de désigner les personnes crédibles et honnêtes qui pourraient négocier avec, notamment, les représentants du mouvement associatif. Voilà une possibilité de sortie de crise. Quant à la question des représentants du Soulèvement, si le pouvoir est animé par la volonté politique de trouver des solutions, il sait où les trouver. Pour une fois, les renseignements dont dispose le DRS pourraient être utiles pour les trouver… »

N’est-il pas illogique, voire même absurde de demander « aux tenants du système » de désigner des « personnes crédibles et honnêtes » pour négocier avec le mouvement associatif ou le hirak les modalités de la transition ? Quand on sait que ce système est foncièrement dépourvu de crédibilité et d’honnêteté, comment dès lors faire confiance à ses négociateurs éventuels ? Ne faut-il pas que le Hirak ou le mouvement association et citoyen qui émerge ça et là impose aux tenants du système de renoncer à leurs rêves insensés de se  reconduire par la ruse et le refus du dialogue à la tête de l’Etat ? Il faut être bien  naïf de croire en la sincérité des hommes politiques issus d’un régime consubstantiellement corrompu, et inamendable. Pourtant, le professeur Benchikh semble bien y croire quand il use de l’impératif en décrétant qu’ :« Il faut des mesures urgentes pour aller sincèrement vers la transition démocratique. Il faut d’abord que le pouvoir désigne, pour dialoguer, quelqu’un qui soit crédible, ouvert à la négociation, et qui ne pose pas, dès le départ, qu’il y a des choses qui ne sont pas négociables. » Encore faut-il que le « système » soit crédible et honnête pour que ceux qu’il mandate pour négocier la transition le soient aussi…

Comme je l’ai dit, le professeur Benchikh emploie, dans son entretien,  trente deux fois la notion de transition démocratique qu’il croit possible, mais tout en déconseillant au Hirak de ne pas se structurer pour l’instant…Ceux qui lui recommandent de le faire sont persiflés : «  Je sais, déclare-t-il,  que le Commandement militaire et quelques autres parties demandent au Soulèvement populaire de s’organiser et de désigner des représentants. Il convient de clarifier ces questions qui sont aussi, parfois, posées par certains segments de la population.Le Soulèvement n’a pas une organisation structurée avec un ou des chefs reconnus. C’est un fait. Tout le monde le constate. Cette situation ne vient pas du ciel. Elle est le résultat de l’histoire politique de notre pays, notamment depuis notre indépendance en 1962».

Mais les antécédents historiques évoqués ne justifient nullement l’inorganisation du Hirak qui, plus que jamais, a besoin de se structurer pour se poser et s’imposer en une force concurrente et alternative au régime politique vieillissant et vermoulu. « Comment clarifier ces questions » d’organisation ou de non organisation du Hirak ?A cette question notre professeur de droit ne nous  apporte aucune réponse et demeure lui-même comme suspendu à une incertitude absolue…

Qu’il rejette « comme catastrophique »  l’application l’article 102  de la Constitution et l’ l’organisation des élections du 4 juillet, cela se comprend à la rigueur . Mais ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est le vœux exprimé et récurrent  de voir le Hirak privé d’organisation et de leaders

 

A votre avis, doit-on parler d’une période de transition, alors que le système et ses symboles sont toujours là ?

 

Comme je l’ai dit, ce mot de transition dont tout le monde se gargarise, qui s’emploie à tort et à travers, n’a aucun sens dans la conjoncture politique présente. Car la transition suppose que l’édifice politique ou le régime ancien s’est déjà effondré et qu’il est en passe d’être remplacé par « le nouveau ». Or ce système ancien demeure encore debout, et solide comme un roc. Les forces de substitution sont encore en gestation et la difficulté du hirak ou de son refus de se constituer en une force organisée n’autorise pas de parler encore de transition ou de sortie du cadre institutionnel désuet…

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