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Politique

Entretien avec Louisa Ait Hamadouche: “L’Algérie est face à une opportunité historique et un danger certain”

Meriem Nait Lounis

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© DR | la politologue Louisa Ait Hamadouche

Acquittement des quatre, censure des médias, détenus d’opinion, dans cet entretien la politologue Louisa Ait Hamadouche revient sur les évènements qui ont marqué la scène politique ces dernières semaines et leur impact sur la scène internationale et nationale. En décrivant la situation actuelle du pays, la Professeure évoque notamment un éventuel retour du mouvement populaire qui est suspendu depuis mars dernier à cause du coronavirus.

Comment décrivez vous la situation politique actuelle en Algérie?

Selon une vision pessimiste, je dirais que le terme le plus significatif serait “crise systémique”. Il s’agit de la crise la plus grave car elle touche l’ensemble des segments complémentaires et interactifs qui constituent un système. Ce type de crise remet en cause l’existence du système et le menace de dégénérescence. Lorsque je parle de système, je ne désigne pas le régime politique en place, mais l’organisation de l’Etat dans laquelle on retrouve son régime politique, sa structure économique, son organisation sociale… Si l’origine de la crise est dans le régime politique, l’absence de son règlement a fait qu’elle s’est propagée aux autres segments. La crise économique est l’une des manifestations de cet effet de contagion. Par contre, si je me réfère à la pensée politique grecque et chinoise, je qualifierai la situation actuelle de “croisée des chemins”, car la crise est conçue comme un danger mais aussi une opportunité. L’Algérie est face à une opportunité historique et un danger certain. Soit la crise est gérée avec intelligence et rationalité stratégique de façon à en extirper les racines profondes, soit elle est gérée comme un accident de parcours, tactiquement, pour en amoindrir les effets immédiats et gagner du temps. Dans le premier cas, il s’agit de sauver l’Algérie, dans le second, seul le régime politique peut éventuellement l’être. 

À votre avis, y a-t-il des facteurs qui peuvent alimenter le mécontentement populaire provoquant un retour du Hirak ?

Il existe des facteurs encourageants et dissuasifs au retour des marches du Hirak. Parmi les facteurs encourageants, il y a en premier lieu le fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’absence de changement de gouvernance politique réclamé depuis 22/02/2019 maintient les revendications politiques au même point. Le référendum du 1er novembre en est une brillante illustration. Deuxièmement, le pouvoir en place depuis décembre 2019 n’a pas réussi à montrer une cohérence qui puisse lui conférer une autorité légitime. Bien au contraire. Les contradictions et les incohérences ont donné le sentiment de la persistance de luttes intestines au sein du pouvoir. Or, le béaba de la psychologie sociale nous apprend que la révolte vient plus facilement quand l’autorité montre des signes de fractures internes. Troisièmement, la situation socio-économique s’est beaucoup dégradée ces derniers mois. Les mouvements sociaux risquent donc d’alimenter la contestation politique car les problèmes économiques ne sauraient être résolus sans changement de gouvernance politique. En revanche, le facteur dissuasif pourrait être la situation sanitaire.     

Au moment où la Justice algérienne acquitte des anciennes figures du pouvoir, elle emprisonne des opposants, notamment pour des déclarations ou même des statuts Facebook, quelle explication donnez vous à ce “double langage”?  

Il ne s’agit moins de l’application du principe de “deux poids deux mesures” que l’expression d’un pouvoir judiciaire maintenu sous l’autorité du pouvoir exécutif. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui pourraient expliquer le retour du Hirak qui a toujours revendiqué l’indépendance de la Justice. En effet, face à de telles décisions judiciaires, l’opinion publique considère: 1) que ces condamnations sont des injustices qui contredisent les principes érigés dans la constitution ; 2) que les poursuites intentées contre des responsables politiques sont finalement des règlements de compte.   

Arrestations, censure, muselage des journalistes… quel impact ont ces décisions sur la diplomatie algérienne ? 

Les médias sont depuis longtemps l’un des instruments stratégiques de la diplomatie d’un Etat, avec l’économie, la culture… Ils sont partie prenante de ce qu’on appelle la “diplomatie publique”. Une diplomatie bien plus efficace que les déclarations des diplomates car elle permet de cibler directement les opinions publiques par des canaux non officiels. La cible est donc moins suspicieuse et plus disposée à intérioriser les messages savamment distillés par les médias. La répression et l’emprisonnement de journalistes ainsi que la censure ont fait perdre à l’Algérie une dizaine de places dans le classement relatif à la liberté de la presse dans le monde. Ce n’est bon ni pour l’image de l’Algérie, ni pour sa diplomatie. Comble du paradoxe, l’Algérie se prive d’un outil qui lui a été bien utile dans les années 90.      

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