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Politique

À Bouira, cœur battant de la révolution, la détermination reste inébranlable

Bouzid ICHALALENE

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© Ferhat Bouda pour l'agence VU | Khadidja, maman de la détenue d'opinion Samira Messouci, chez elle à Bouira
© Ferhat Bouda pour l'agence VU | Khadidja, maman de la détenue d'opinion Samira Messouci, chez elle à Bouira

Depuis le début de la révolution du sourire, le 22 février 2019, la région de Bouira n’a pas cessé de pousser le Hirak vers l’avant. Avec des dizaines de militants en prison, des blessés dans les hôpitaux, et des familles engagées, cette wilaya est un bastion de la mobilisation. Reportage au cœur d’une région déterminée à « aller jusqu’au bout pour une Algérie meilleure, libre et démocratique ».

« C’est la première fois, dans l’histoire, qu’un vote est empêché au village qui a toujours voté FLN ou RND » a déclaré un jeune manifestant à Fadila Messouci, sœur de la détenue d’opinion Samira. Les habitants du village agricole Thameur, sis à 8 km à l’est de la ville de Bouira, sont fiers d’avoir empêché « la mascarade électorale ».

« Il n’est pas question d’organiser un scrutin dans l’école primaire où Samira Messouci, actuellement en prison pour port de l’emblème Amazigh, a fait ses études primaires », a ajouté l’un des manifestants qui ont renvoyé la gendarmerie, venue escorter le bus de la mairie chargé de déposer les boites de vote à l’école primaire du village.

© INTERLIGNES | Amer Ouchene, Eborgné après les tirs des forces anti-emeutes à Haizer (Bouira) le 12 décembre 2019

À Bouira, les avis ne divergent pas sur l’avenir du mouvement populaire. « J’espère que l’œil que je viens de perdre permettra aux algériens de voir l’avenir avec », nous confie Amer Ouchene, un des éborgnés de Bouira, sur son lit d’hôpital. Déterminé, malgré l’impact reçu à l’œil, Amer et d’autres manifestants ont payé cher le prix de la manifestation du 12 décembre à Bouira.

« Nous sommes sortis manifester pacifiquement comme lors de chaque manifestation, mais, ce jour-là, la police ne voulait pas nous laisser passer, malgré que nous ayons levé nos mains en l’air, en signe de pacifisme » nous raconte Amer.

L’œil droit couvert par un pansement, il ne sait même pas si c’est une balle en caoutchouc ou une bombe lacrymogène qui l’a atteint à l’œil. « Les médecins ne savent pas encore quel impact a touché mon œil, car ils doivent attendre l’arrêt de l’hémorragie pour pouvoir diagnostiquer », ajoute-t-il avant que la chef de service du service d’ophtalmologie nous invite à quitter les lieux et ne pas revenir sans une autorisation de la direction.

© INTERLIGNES | Djamai Amazigh, Eborgné après les tirs des forces anti-emeutes à Haizer (Bouira) le 12 décembre 2019

N’ayant pas répondu à notre demande, nous avons contacté le directeur de l’hôpital, mais ce dernier refuse catégoriquement que nous ayons accès à l’intérieur, sous prétexte que nous ne devons pas filmer le personnel médical. C’est du classique en Algérie.

Comme nous ne sommes pas du genre à abandonner, nous avons cherché à comprendre leur motivation. Officiellement, rien. À l’heure des visites, nous sommes repartis sans le matériel pour rencontrer les deux autres éborgnés qui se trouvent juste après la salle où est hospitalisé Amer Ouchene. Djemai Amazigh est touché à l’œil gauche pour sa part, quant à  Dahmouni Lounis c’est son œil droit qui a été atteint.

Les deux sont choqués par l’attitude des policiers mais restent quand même déterminés. « Je ne comprends pas pourquoi ils ont tiré sur nous », regrette Amazigh qui raconte que, le jour de la manifestation, les manifestants « avançaient en criant Silmiya Silmiya, mais les policiers ont directement tiré sur eux ».

© INTERLIGNES | Dahmouni Lounis, Eborgné après les tirs des forces anti-emeutes à Haizer (Bouira) le 12 décembre

Le même avis est partagé par Lounis, mais ce dernier reste plus déterminé. « Je demande aux manifestants de faire attention, mais il faut dans tous les cas rester pacifiques, car notre arme c’est ça », lance-t-il le regard fixé sur sa main posée sur le pansement recouvrant la perfusion qu’on lui a faite au bras.

Pendant tout ce temps-là, un agent de sécurité est posté devant la porte pour nous surveiller et la chef de service supervise notre visite de très près. Nous avons cherché à en comprendre la raison. Une source au sein du même hôpital nous confie « qu’ils ne veulent pas que le dossier médical des blessés fuite ou qu’il soit consulté par des personnes étrangères à l’hôpital ». Même les fiches de suivi, qui d’habitude sont accrochées sur les lits, ne sont plus-là.

Les habitants de la région de Bouira défilent les uns derrière les autres afin de rendre visite aux « blessés de la révolution ». Dans quelques localités avoisinant le chef-lieu, les citoyens ont lancé des « quêtes » afin de pouvoir soigner les blessés à l’étranger, notamment en Tunisie. Selon l’un des initiateurs qui a souhaité garder l’anonymat, « les gens de la région sont très généreux » nous confie-t-il en assurant que « la somme nécessaire sera largement collectée pour soigner les héros de la révolution du sourire ».

« c’est le couvre-feu ! »

À Haizer, commune située au pied du massif du Djurdjura, à 8 km au nord-est de Bouira, la détermination pour « aller jusqu’au bout » est perceptible dans les regards des citoyens. « Nous n’allons pas les lâcher, ils ont tiré sur nos frères alors que nous étions pacifiques. C’est impardonnable ! », nous livre un des manifestants qui a assisté aux heurts avec les forces de l’ordre, le jour du vote. Glissé dans son Burnous, la tête sous un bonnet pour se protéger du froid glacial, Amine* nous confie qu’à Haizer « c’est le couvre-feu ».

Accoudé au comptoir d’un café au centre du village, le regard fixé sur les collines, il nous explique que « depuis le jour du vote, aucun policier ou gendarme ne peut circuler dans la commune ». « Peut-être qu’ils sortent entre 2 heures et 5 heures du matin, mais pas la journée, car ils savent très bien que rendre une personne aveugle ou borgne, c’est une chose inacceptable ».

Les jeunes du village sont très fiers d’eux. « Nous avons tout donné pour cette révolution et nous n’allons pas faire machine arrière », nous confie un des détenus de l’emblème Amazigh récemment libéré. « C’est notre dernier espoir, car si le système ne change pas cette fois-ci c’en est fini de l’Algérie », ajoute-t-il.

Ici, les vieux, les femmes et même les enfants sont très au fait de la chose politique et ne cachent pas leur rejet du vote. Les anecdotes sur ce vote se racontent ici avec ironie. « Le directeur du Lycée à Haizer, originaire de Aïn Bessam, a procédé à la levée des couleurs le dimanche 15 décembre, soit trois jours après le vote. Les élèves ayant aperçu des traces d’encre sur son index lui ont dit : puisque tu as voté, c’est la grève générale ».

« Il n’avait plus le moral et c’est moi qui m’occupais de lui »

Sur le chemin du retour vers Bouira, les deux barrages fixes de police et de gendarmerie sont abandonnés. Aucun policier ou gendarme ne se trouve sur les lieux des points de contrôle. Dans les cafés de la ville, les gens parlent de la politique et prennent à cœur la situation du pays. Le détenu Akli Okbi est arrêté pour port de l’emblème Amazigh le 21 juin passé, et libéré par le tribunal de Bab El Oued (Baïnem) le 13 novembre dernier, en compagnie de quatre autres détenus, dont deux de son village Haizer.

 « Notre joie sera complète le jour de la libération de tous les détenus d’opinion et la libération de l’Algérie », nous confie-t-il en citant un prisonnier qu’il a laissé à El Harrach. « Je ne suis pas du tout heureux pour ma libération, car quand j’étais devant la porte de la prison, j’ai tout de suite pensé à un jeune prisonnier que j’avais laissé à l’intérieur, dans la même salle où j’étais. Il n’avait plus le moral et c’est moi qui m’occupais de lui ».

Au retour à Thameur, village où habite la famille de Samira Messouci, sa maman Khadidja nous accueille, chez elle, à bras ouverts. « Je ne sais pas comment attendre pendant ces quelques jours qui restent avant sa libération », nous lance-t-elle avec des yeux qui brillent sous la pression des larmes. « Samira le savait. Un jour, elle nous avait dit, tout en rigolant, quelle allait être arrêtée et qu’elle passerait six-mois de prison », confie-t-elle avant de fondre en larmes.

© Ferhat Bouda pour l'agence VU | Khadidja, maman de la détenue d'opinion Samira Messouci avec sa soeur Amina, chez elles à Bouira
© Ferhat Bouda pour l’agence VU | Khadidja, maman de la détenue d’opinion Samira Messouci avec sa soeur Amina, chez elles à Bouira

L’emprisonnement de sa fille est très dur pour elle. Mais elle reste fière de sa fille. « Un jour de visite en prison, j’attendais qu’elle arrive. À peine est-elle entrée, qu’elle crie avec un grand sourire dessiné sur son visage : Khadidja, Ma tzidich tebki, Bentek moudjahida (Khadidja, ne pleure plus, ta fille est une combattante) ». La semaine prochaine, Samira sera libérée et le village Thameur accueillera son étoile.

À Bouira, malgré les violences policières, les emprisonnements et les blessures que subissent les militants, la détermination se lit dans les regards, s’entend dans les paroles et se ressent dans l’atmosphère.

Pour les éborgnés, deux d’entre eux feront le déplacement en Tunisie ce mardi 24 décembre pour se soigner, à « défaut de prise en charge médicale de qualité chez nous, en Algérie ». Pour les militants, ceci est une autre raison pour laquelle, « il faut continuer à se battre pour une Algérie d’égalité sociale ».

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